La Mériquité n'est pas une méritocratie déguisée
Le contresens le plus fréquent consiste à retirer de la Mériquité la dette, la réciprocité, la transmission améliorée et la dignité inconditionnelle, à ne conserver que le mérite, puis à s'étonner d'y reconnaître la méritocratie. Réponse en dix points.
Point par point, pour dissiper le contresens
Cher Monsieur,
J'ai lu avec attention votre contribution consacrée à la Mériquité. Je l'ai appréciée, car une doctrine politique ne grandit pas dans le silence complaisant : elle grandit par l'examen, la contradiction et les questions qu'on lui oppose.
Vous avez posé plusieurs questions légitimes. Elles me donnent l'occasion d'apporter les clarifications que vous appelez de vos vœux. Je vais donc vous répondre point par point, non pour éteindre le débat, mais pour éclairer votre lanterne — et peut-être dissiper quelques ombres que votre lecture a elle-même projetées.
Votre conclusion repose, en effet, sur un contresens initial : vous retirez de la Mériquité la dette, la réciprocité, la transmission améliorée, la dignité inconditionnelle et la tranquillité ; vous ne conservez que le mérite ; puis vous vous étonnez d'y reconnaître la méritocratie.
Autrement dit, vous avez vu une porte, oublié la maison, puis conclu que la maison était une porte.
Ce n'est pas encore une réfutation de la Mériquité. C'est une réduction de la Mériquité à ce qu'elle n'est précisément pas.
- 1. Le mérite n'est pas la méritocratie
- 2. Vous avez retenu le mérite, mais laissé de côté les trois quarts de la doctrine
- 3. La méritocratie classe ; la Mériquité protège
- 4. La différence décisive : la dignité ne se mérite pas
- 5. Le mot « méritocratie » fut lui-même popularisé comme un avertissement
- 6. Une doctrine n'est pas un programme électoral
- 7. La Mériquité n'est pourtant pas muette sur l'organisation de la société
- 8. Qu'y a-t-il de propre à la Mériquité ?
- 9. Une précision de vocabulaire
- 10. Poursuivons donc le débat
1. Le mérite n'est pas la méritocratie
Commençons par une distinction élémentaire.
Le mérite est une notion.
La méritocratie est un principe d'attribution des places : les positions, les fonctions ou les récompenses devraient revenir aux personnes jugées les plus qualifiées, plutôt qu'aux héritiers, aux favoris ou aux mieux introduits.
La Mériquité est une doctrine politique fondée sur une relation de réciprocité : l'individu doit quelque chose à la communauté qui l'a formé ; en retour, cette communauté doit protéger ses droits, développer ses capacités et empêcher que son effort soit volé.
Employer le mot « mérite » ne suffit donc pas à transformer une doctrine en méritocratie.
La démocratie reconnaît la compétence des médecins sans devenir une « médicocratie ». Elle recrute des magistrats par concours sans devenir une « concoursocratie ». De même, la Mériquité protège le mérite sans lui remettre le gouvernement entier de la société.
2. Vous avez retenu le mérite, mais laissé de côté les trois quarts de la doctrine
Le cœur de la Mériquité n'est pas :
« Les meilleurs doivent commander aux autres. »
Son cœur tient dans quatre propositions :
1. Nul ne naît seul : personne ne se construit sans les autres.
2. Nul ne naît quitte : de ce que nous recevons naît une obligation.
3. La communauté doit protéger l'effort de chacun : c'est le mérite.
4. De la dette honorée et du mérite protégé naît la tranquillité.
Ces quatre propositions forment ensemble le noyau de la doctrine. Le mérite n'en est qu'une composante.
Retirez la dette : vous pouvez obtenir une méritocratie arrogante, dans laquelle le gagnant attribue tout son succès à sa seule valeur.
Retirez le mérite : vous pouvez obtenir un collectivisme qui confisque l'effort individuel au nom du groupe.
La Mériquité refuse ces deux mutilations.
La dette empêche le mérite de justifier les privilèges ; le mérite empêche la dette de nier l'effort.
Voilà précisément la relation que votre contribution ne discute pas. Or, on ne peut pas enlever à une doctrine son principe distinctif, puis lui reprocher de ressembler à une doctrine différente.
3. La méritocratie classe ; la Mériquité protège
Dans une méritocratie, la question principale est :
« Qui mérite d'arriver le premier ? »
Dans la Mériquité, la question est plus complète :
« D'où les concurrents sont-ils partis ? Quels moyens avaient-ils ? Quels obstacles ont-ils surmontés ? Les critères étaient-ils publics ? Et que doit la société à celui qui ne pourra jamais participer à la course ? »
La Mériquité ne donne pas automatiquement la victoire à celui qui part derrière. Elle maintient les exigences de capacité et de résultat. Mais elle refuse que l'avance reçue à la naissance soit ensuite présentée comme une preuve de supériorité personnelle.
Deux élèves, une même règle
PREMIER ÉLÈVE — 14/20
Il disposait de livres, d'électricité, d'une chambre pour étudier et d'un professeur particulier.
SECOND ÉLÈVE — 13/20
Il étudiait sans électricité, après avoir travaillé au champ.
Une méritocratie sommaire regarde seulement les deux notes.
La Mériquité ne supprime pas les notes. Elle refuse seulement d'effacer les conditions dans lesquelles elles ont été obtenues.
Elle contextualise le mérite sans abolir la compétence.
Elle ne dit pas que le second doit automatiquement être choisi. Elle dit qu'on ne doit pas transformer les avantages reçus par le premier en vertus qu'il se serait lui-même données.
4. La différence décisive : la dignité ne se mérite pas
Voici le point qui suffit, à lui seul, à renverser la thèse de la « méritocratie déguisée ».
Dans la Mériquité, la dignité humaine, les droits fondamentaux, les soins essentiels, la justice, la sécurité et la protection contre l'abandon ne dépendent jamais du mérite.
— Un enfant malade n'a pas à mériter ses soins.
— Une personne handicapée n'a pas à réussir un concours pour avoir droit à la protection de la société.
— Un vieillard qui ne peut plus produire ne perd ni ses droits ni sa dignité.
La Mériquité pose cette limite absolue :
Une société qui ne doit rien à celui qui ne pourra jamais rien lui rendre cesse d'être une société : elle devient un marché.
Une doctrine qui soustrait précisément l'essentiel de la vie humaine au jugement du mérite ne peut sérieusement être qualifiée de méritocratie.
La méritocratie demande ce que chacun mérite de recevoir selon ses performances.
La Mériquité affirme qu'il existe des choses que toute personne doit recevoir, même lorsqu'elle n'a rien accompli, simplement parce qu'elle est humaine.
Ce n'est pas une différence de vocabulaire. C'est une divergence philosophique fondamentale.
5. Le mot « méritocratie » fut lui-même popularisé comme un avertissement
Vous auriez gagné à interroger l'histoire du mot.
Michael Young a popularisé le terme « méritocratie » dans un ouvrage satirique publié en 1958. Il imaginait une société où le mérite, résumé par l'intelligence et l'effort, finissait par produire une nouvelle caste.
Les gagnants attribuaient leur pouvoir à leur seule valeur. Les perdants étaient rendus moralement responsables de leur condition.
C'est exactement la dérive que combat la Mériquité.
Elle dit à celui qui réussit :
Ton travail sera reconnu, mais tu as marché sur une route que tu n'as pas construite seul.
Elle dit à celui qui échoue :
Ton échec n'est pas la mesure de ta valeur, et la Nation n'a pas le droit de t'abandonner.
Elle combat ainsi les deux poisons de la méritocratie dévoyée : l'arrogance du gagnant et l'humiliation du perdant.
Appeler cela une méritocratie déguisée, c'est confondre le remède avec la maladie parce que tous deux prononcent le mot « mérite ».
6. Une doctrine n'est pas un programme électoral
Vous demandez ensuite :
• quelle organisation économique ?
• quel régime de propriété ?
• quelle redistribution ?
• quel système de santé ?
• quelle politique éducative ?
• quelles mesures de protection sociale ?
• quelles relations entre le capital et le travail ?
Ces questions sont légitimes. Mais elles ne prouvent aucune incohérence doctrinale. Elles révèlent une confusion entre trois niveaux différents :
La doctrine énonce les principes permanents ;
Le projet de société traduit ces principes en grandes orientations institutionnelles, économiques et sociales ;
Le programme de gouvernement les transforme en mesures, calendriers, budgets et indicateurs.
Le texte doctrinal fondateur prévient expressément son lecteur :
« Ce texte n'est ni un programme électoral, ni un projet de société, ni un contrat de mandat. »
Reprocher à une doctrine de ne pas contenir toutes les mesures d'un programme revient à reprocher à une boussole de ne pas fournir la liste des stations-service.
Une doctrine indique le nord. Le projet de société trace la route. Le programme choisit les véhicules, chiffre le carburant et fixe l'heure du départ.
Vous demandez à la boussole de présenter immédiatement les plans du véhicule. C'est une question utile pour l'étape suivante, mais ce n'est pas un argument contre l'existence du nord.
7. La Mériquité n'est pourtant pas muette sur l'organisation de la société
Elle pose déjà des orientations politiques vérifiables.
Sur l'économie, la richesse doit améliorer la condition humaine et permettre à chacun de vivre dignement du fruit de son travail.
Sur la redistribution, la Mériquité refuse aussi bien l'abandon du plus faible que la redistribution opérée par un État capturé. Elle ne veut pas seulement réparer les résultats injustes ; elle veut corriger les conditions qui les produisent.
Sur l'éducation, elle affirme l'équité des moyens : celui qui part avec moins doit recevoir les capacités réelles d'exercer sa liberté.
Sur la santé et la protection sociale, elle pose un socle inconditionnel qui ne dépend ni de la productivité ni du mérite.
Sur l'État, elle lui assigne trois missions cardinales : protéger, tranquilliser et développer. L'État n'est ni le maître du citoyen ni son adversaire ; il est au service du bien commun.
Sur la propriété, elle ne sacralise ni l'étatisation générale ni la propriété privée absolue. La propriété légitime est protégée, mais les biens communs nécessaires aux générations suivantes ne peuvent être irréversiblement aliénés.
Sur les ressources naturelles, elle considère le sous-sol, l'eau, les mines et la terre comme un patrimoine dont la génération présente n'est pas propriétaire absolue. Elle peut en organiser l'exploitation ; elle ne peut pas priver définitivement les générations futures de leur maîtrise.
Sur le capital et le travail, elle protège l'initiative et l'investissement, mais refuse que la propriété d'un outil autorise la confiscation de l'effort de ceux qui le font fonctionner.
Sur la justice, elle exige l'État de droit, l'égalité devant la loi et des critères écrits, publics et vérifiables pour l'accès aux biens et aux responsabilités publics.
Voilà déjà une méthode de jugement et de gouvernement.
Les instruments précis devront ensuite être définis, chiffrés, expérimentés et évalués dans le projet de société et le programme. La Mériquité ne prétend pas remplacer ce travail ; elle indique les principes auxquels ce travail devra obéir.
8. Qu'y a-t-il de propre à la Mériquité ?
Vous demandez ce qu'elle apporte de véritablement nouveau.
La nouveauté d'une doctrine ne signifie pas qu'aucun de ses mots n'aurait jamais été prononcé avant elle.
— Locke n'a pas inventé la liberté.
— Marx n'a pas inventé la solidarité.
— Les démocrates n'ont pas inventé le peuple.
— Les écologistes n'ont pas inventé la nature.
Aucune doctrine ne naît intellectuellement de rien — ce qui, soit dit en passant, confirme déjà l'axiome selon lequel nul ne naît quitte.
L'originalité doctrinale réside dans le problème rendu central, dans l'architecture des concepts et dans les conséquences qu'on en tire.
La proposition propre de la Mériquité consiste à ordonner dans une même relation :
• ce que l'individu doit à la communauté ;
• ce que la communauté doit à l'individu ;
• ce que les vivants doivent aux générations futures ;
• ce que toute politique doit préserver sans condition : la dignité ;
• et le critère vécu de la réussite collective : la tranquillité.
La méritocratie demande principalement comment distribuer les positions entre les concurrents.
La Mériquité demande comment recevoir, juger, améliorer et transmettre un monde commun sans écraser l'individu ni abandonner le vulnérable.
Ce n'est ni la même question, ni le même objet, ni la même architecture, ni la même finalité.
9. Une précision de vocabulaire
Vous employez alternativement les mots « Mériquité » et « Mériquitisme ».
Le second n'est pas le nom de notre école politique.
NOTRE ÉCOLE SE NOMME
la Mériquité.
CEUX QUI LA PORTENT SONT
des Mériquitaires.
Cette précision n'est évidemment pas une réponse de fond à vos questions. Mais avant d'examiner une doctrine, il est préférable de commencer par lui conserver son véritable nom.
10. Poursuivons donc le débat
Cher Monsieur, je ne vous reproche pas d'avoir posé des questions. Une doctrine qui craint les questions est déjà une doctrine morte.
Je relève seulement que vous avez formulé votre conclusion — « une méritocratie déguisée » — avant d'avoir correctement reconstitué l'objet que vous vouliez examiner.
Vous écrivez que vous venez en paix. Je le crois volontiers.
Mais, dans le travail intellectuel, venir en paix ne dispense pas de venir avec le texte entier.
Le débat reste donc ouvert. La Mériquité ne demande pas qu'on la croie sur parole. Elle demande qu'on la lise complètement, qu'on la confronte aux faits et qu'on juge les règles qu'elle impose — y compris à ceux qui la portent.
La différence tient finalement en peu de mots :
La Méritocratie
cherche principalement à sélectionner et à récompenser les méritants. Elle organise principalement une compétition.
La Mériquité
cherche à empêcher que le privilège se déguise en mérite, que l'effort soit volé et que le vulnérable soit abandonné. Elle institue une dette, une réciprocité et une transmission.
Je vous remercie donc pour votre contribution. J'espère que ces réponses auront éclairé votre lanterne et permettront désormais de poursuivre le débat sur ce que la Mériquité affirme réellement, et non sur la version amputée que l'on pourrait être tenté de lui substituer.
SORO KIGBAFORI Guillaume
Président de Générations et Peuples Solidaires