On ne rembourse pas sa naissance
« Nul ne naît quitte » ne signifie pas : tout enfant vient au monde chargé d'une facture. Cela signifie : nul ne peut, devenu capable d'agir, prétendre ne rien devoir aux conditions communes qui l'ont rendu capable d'agir.
Réponse à une objection sur le sens de la dette mériquitaire
Depuis Monrovia, un dirigeant d'entreprise adresse à Moussa Touré une objection de fond : une dette suppose normalement un créancier, un débiteur et un engagement volontaire — comment, dès lors, un enfant qui n'a rien demandé pourrait-il naître débiteur ? Guillaume Kigbafori Soro lui répond en distinguant la dette civile, contractuelle et remboursable, de la dette mériquitaire, qui n'exige ni créancier ni consentement préalable mais engage chacun envers les conditions communes — langue, école, paix, institutions — qui ont rendu sa propre liberté possible.
- I. L'objection reçue
- II. La réponse de Guillaume Kigbafori Soro
- 1. Une dette qui n'est pas contractuelle
- 2. De quelle dette s'agit-il alors ?
- 3. Peut-on devoir sans avoir consenti ?
- 4. Une dette sans créancier
- 5. Recevoir, c'est juger
- 6. Une précision sur le mérite
- 7. Une dette qui n'autorise aucun arbitraire
I. L'objection reçue
LETTRE REÇUE
J'ai suivi avec beaucoup d'intérêt la présentation du nouveau courant de pensée politico-économique porté par le GPS autour du Président Guillaume Soro. Je dois dire que cette volonté d'apporter une réflexion idéologique nouvelle à l'action politique mérite d'être saluée.
J'ai notamment retenu deux concepts forts : celui selon lequel « nul n'est né quitte » et celui de la méritocratie, présenté comme l'un des fondements idéologiques de ce nouveau mouvement de pensée. Toutefois, permettez-moi de soulever une interrogation concernant la notion de dette que chaque génération devrait assumer avant de la transmettre à la génération suivante.
À ma connaissance, une dette suppose normalement une procédure et un acte volontaire. On ne devrait donc pas pouvoir imposer une dette à quelqu'un sans que celui-ci ait participé, d'une manière ou d'une autre, à l'acte qui a créé cette obligation.
Prenons l'exemple d'un enfant qui vient au monde. Cet enfant est, à sa naissance, totalement innocent. Il n'a pas demandé à venir au monde. Ce sont deux adultes qui se sont rencontrés, aimés, mariés ou non, et dont la relation a conduit à sa naissance. L'enfant arrive donc dans un monde dont les décisions fondamentales ont été prises avant lui et sans lui. Dès lors, peut-on véritablement considérer que cet enfant naît déjà débiteur ?
Selon ma compréhension personnelle, l'enfant ne devrait pas être considéré comme débiteur de sa propre existence, puisqu'il n'a jamais contracté cette « dette ». Il reçoit plutôt un héritage : une famille, une société, une histoire, des infrastructures, des valeurs, mais également parfois des problèmes et des responsabilités.
Il existe, à mon humble avis, une différence fondamentale entre naître avec une dette et naître avec une responsabilité. Une dette suppose un créancier et un engagement. Une responsabilité peut découler d'un héritage collectif et d'une conscience citoyenne.
Je serais donc très heureux de mieux comprendre la pensée profonde du GPS sur cette question : lorsque vous dites que « nul n'est né quitte », de quelle dette parle-t-on exactement ? Et surtout, comment une personne peut-elle être considérée comme débitrice d'une obligation qu'elle n'a pas elle-même contractée ?
II. La réponse de Guillaume Kigbafori Soro
Cher Monsieur,
Je vous remercie pour la qualité, la sincérité et la profondeur de votre interrogation. Vous ne vous arrêtez pas au mot : vous en éprouvez la cohérence. C'est exactement ainsi qu'une doctrine politique doit être accueillie. Non par l'adhésion automatique, mais par l'examen.
1. Une dette qui n'est pas contractuelle
Votre objection est sérieuse : si la dette dont nous parlons était une dette contractuelle, votre raisonnement serait incontestable. Une dette civile ou financière suppose normalement un créancier, un débiteur, un objet déterminé et un engagement volontaire ou un fait auquel la loi attache une obligation. Or l'enfant n'a demandé ni à naître, ni à recevoir la vie, ni à entrer dans une société déjà constituée. Il n'a signé aucun contrat avec ses parents, avec ses ancêtres ou avec la Nation.
Je vous réponds donc sans détour : la Mériquité ne considère pas l'enfant comme débiteur du prix de sa propre existence.
Elle ne prétend pas davantage que les parents accorderaient la vie à crédit et pourraient, plus tard, en réclamer le remboursement. Les parents ont, au contraire, l'obligation morale et juridique de protéger l'enfant qu'ils ont fait naître. À sa naissance, celui-ci est d'abord titulaire d'une dignité et bénéficiaire d'une solidarité inconditionnelle. Il ne naît ni coupable, ni redevable d'une somme, ni assujetti à une créance parentale.
La dette mériquitaire n'est donc ni financière, ni contractuelle, ni comptable. Elle n'est pas davantage une faute originelle, un impôt dû à la société ou une obligation juridiquement exigible du nouveau-né.
2. De quelle dette s'agit-il alors ?
Elle désigne l'obligation morale, politique et intergénérationnelle attachée à certains biens communs que nous recevons sans les avoir produits et qui demeurent nécessaires à la liberté des autres et des générations futures.
Avant de pouvoir choisir, chacun reçoit les conditions mêmes qui lui permettront un jour de choisir : une langue qu'il n'a pas inventée, des soins qu'il ne s'est pas lui-même administrés, des connaissances qu'il n'a pas découvertes, une école qu'il n'a pas bâtie, des institutions qu'il n'a pas fondées, parfois une paix qu'il n'a pas conquise et une terre aménagée par des morts qu'il n'a jamais connus. Même celui qui réussit par son seul travail avance sur une route qu'il n'a pas entièrement construite.
La Mériquité ne nie donc pas l'autonomie de l'individu. Elle rappelle que cette autonomie a elle-même été rendue possible par des relations, des institutions et des héritages antérieurs.
3. Peut-on devoir sans avoir consenti ?
Vous soulevez alors une difficulté philosophique décisive : peut-on faire naître une obligation du seul fait d'avoir reçu quelque chose que l'on n'a pas demandé ?
La réponse de la Mériquité est nuancée. Non, tout ce qui est reçu ne crée pas mécaniquement une dette. Un don imposé ne suffit pas, par sa seule existence, à obliger celui qui le reçoit. Notre théorie ne dissimule pas cette difficulté et ne prétend pas déduire automatiquement un devoir d'un simple fait.
Elle assume explicitement un choix moral et politique : nul ne peut s'approprier absolument les biens communs qui ont contribué à former sa propre capacité d'agir lorsqu'ils demeurent nécessaires à la capacité d'agir des autres.
Autrement dit, je peux légitimement jouir de la langue, de l'école, de la paix, des institutions, des ressources et des connaissances que j'ai reçues. Mais je ne peux pas soutenir que, parce que je n'ai pas demandé à les recevoir, je serais libre de les détruire, de les accaparer ou de les transmettre dégradées à ceux qui viendront après moi.
Exiger un consentement préalable à toute obligation morale conduirait d'ailleurs à une impasse : notre capacité même à consentir n'existait pas à la naissance.
Elle a été formée par la langue, l'éducation, les soins, les relations humaines et les institutions que nous avons reçus. On ne peut donc pas demander au consentement de fonder exclusivement tout ce qui a rendu le consentement possible.
4. Une dette sans créancier
C'est ici que le mot « dette » apporte quelque chose que le mot « responsabilité », à lui seul, ne dit pas entièrement. La responsabilité pourrait être comprise comme une décision que chacun prendrait librement selon sa conscience. La dette exprime une antériorité : avant de produire, nous avons reçu ; avant d'être auteurs, nous avons été bénéficiaires. Elle signifie que la transmission n'est pas une générosité facultative envers l'avenir, mais une exigence de justice.
Cependant, cette dette n'a pas de créancier individuel venant réclamer son dû. Les parents ne peuvent l'encaisser. Les morts ne peuvent en recevoir le paiement. La société ne peut la convertir arbitrairement en prélèvement. On ne rend pas une langue à ceux qui l'ont transmise ; on ne rembourse pas une école à ceux qui l'ont construite ; on ne restitue pas aux morts la paix qu'ils ont conquise.
C'est pourquoi notre formule est précise : la dette ne se paie pas et ne s'éteint pas ; elle se transmet, améliorée.
Elle est moins tournée vers le remboursement du passé que vers la protection de l'avenir. Nous honorons ceux qui nous ont précédés non en leur rendant ce qu'ils nous ont donné, mais en empêchant que ceux qui nous suivront reçoivent moins que nous. Et cette charge est progressive : celui qui a reçu davantage de richesse, de savoir, de pouvoir ou d'avantages porte une responsabilité plus lourde que celui qui a été abandonné ou privé des conditions élémentaires de l'autonomie.
5. Recevoir, c'est juger
Recevoir ne signifie pas non plus obéir au passé. Nous héritons de routes, de savoirs et de solidarités, mais également d'injustices, de préjugés et d'institutions défaillantes.
Recevoir, c'est juger : conserver ce qui est juste, corriger ce qui est insuffisant et abolir ce qui est injuste ou mauvais.
La Mériquité protège ainsi la liberté de chaque génération. Elle ne lui impose pas de répéter l'héritage ; elle lui interdit seulement de priver les générations suivantes des conditions qui leur permettront, à leur tour, de choisir leur propre chemin.
6. Une précision sur le mérite
Je souhaite également apporter une précision sur le second concept que vous évoquez. Notre doctrine ne repose pas sur la « méritocratie » entendue comme un système dans lequel les plus performants auraient droit à tout et les plus vulnérables ne mériteraient rien. Elle repose sur la protection du mérite.
L'individu doit quelque chose à la communauté ; mais la communauté lui doit, en retour, que son effort ne soit pas volé par la corruption, le népotisme, l'argent, l'origine ou la relation. Le mérite n'est pas une faveur que le pouvoir accorde : c'est un droit qu'il doit protéger. Toutefois, la dignité, les droits fondamentaux, les soins essentiels, la justice, la sécurité et la protection contre l'abandon restent dus à toute personne, y compris à celle qui ne pourra jamais rien rendre.
Voilà la réciprocité centrale de la Mériquité : la dette empêche le mérite de devenir la justification des privilèges ; le mérite empêche la dette de devenir la négation de l'effort.
7. Une dette qui n'autorise aucun arbitraire
Enfin, aucune autorité publique ne pourra invoquer cette dette morale pour imposer arbitrairement une charge aux citoyens. Toute obligation juridique qui prétendrait s'en inspirer devra être prévue par la loi, accessible, prévisible, proportionnée et susceptible de contrôle juridictionnel. La doctrine éclaire la loi ; elle ne remplace ni la Constitution, ni les droits fondamentaux, ni le consentement démocratique.
Votre formulation est donc très proche de notre pensée lorsque vous parlez d'un devoir de préserver et d'améliorer ce que nous avons reçu afin de transmettre un monde meilleur. Là où la Mériquité va un peu plus loin, c'est en affirmant que ce devoir n'est pas une simple manifestation de générosité. Il découle de notre condition d'êtres relationnels et de dépositaires temporaires d'un héritage commun.
Ainsi, « nul ne naît quitte » ne signifie pas : tout enfant vient au monde chargé d'une facture. Cela signifie : nul ne peut, devenu capable d'agir, prétendre ne rien devoir aux conditions communes qui l'ont rendu capable d'agir.
En une phrase : nous ne devons pas rembourser notre naissance ; nous devons empêcher que notre passage sur terre réduise les possibilités de ceux qui naîtront après nous.
Je vous remercie d'avoir offert à la Mériquité l'occasion de préciser l'un de ses fondements les plus exigeants. Une doctrine qui refuse les objections s'affaiblit. Une doctrine qui les affronte loyalement apprend à mieux dire ce qu'elle porte.
SORO KIGBAFORI Guillaume
Président de Générations et Peuples Solidaires