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Texte de référence · Version 1.0 · 19 août 2026

La Dette et le Mérite

Le texte que la Conférence nationale d'expression citoyenne (CNEC) a adopté le 22 août 2026, dans sa version validée par le Président le 19 août. Quatorze chapitres, du préambule à la conclusion. Aucune paraphrase : c'est le texte lui-même.

Préambule

Toute action politique repose, consciemment ou non, sur une certaine idée de l'homme, de la société, de la Nation et du pouvoir. Ceux qui prétendent n'avoir pas de doctrine en ont une : ils ne l'ont simplement jamais examinée.

Ce texte n'est ni un programme électoral, ni un projet de société, ni un contrat de mandat. Il n'énumère aucune mesure et ne promet aucun chiffre. Il énonce les principes permanents qui guideront, en toute circonstance et quel que soit le prix, les décisions de notre Mouvement.

On m'a posé, cette année, une longue série de questions sur l'homme, la Nation, la justice, le pouvoir. J'y ai répondu seul, sans notes, sans conseiller, sans chercher à plaire. Puis nous avons rouvert les Statuts que nos fondateurs ont signés à Abidjan le 26 juillet 2019 — et que je n'avais pas relus depuis des années. Il y était déjà question d'égalité des chances, de justice sociale et de solidarité intergénérationnelle, ainsi que de l'engagement d'œuvrer à la conclusion d'un nouveau pacte social.

Sept ans plus tard, sans m'en souvenir, j'avais redit la même chose.

Je n'ai donc pas inventé cette doctrine pour un congrès. Je l'ai retrouvée. Elle était là depuis le premier jour, écrite par ceux qui ont fondé ce Mouvement — et nous ne lui avions pas encore donné son nom. Aujourd'hui, je le lui donne.

I. Dix pintades

En 1992, j'arrive à l'université de Cocody. Je viens du lycée classique de Bouaké. J'ai travaillé. Je suis bon. On ne me donne pas la bourse.

Un camarade, qui a moins travaillé que moi, l'obtient. Je l'interroge. Il me répond qu'il a offert dix pintades au directeur des bourses. Moi, enfant de pauvre, je n'avais ni l'idée, ni les moyens.

Je n'ai jamais oublié cette scène, et c'est d'elle que procède tout ce qui suit. Car elle ne dit pas seulement que la corruption est laide. Elle dit quatre choses. Elle dit que le mérite existe : j'avais travaillé davantage. Elle dit qu'il peut être volé — non par le hasard, non par le sort, mais par un homme, à un guichet, contre dix pintades. Elle dit que la pauvreté n'est pas seulement un manque d'argent : c'est un manque d'accès aux codes. Ni l'idée, ni les moyens. Et elle dit que le lieu du crime est l'école — c'est-à-dire l'unique porte par laquelle un enfant de pauvre peut sortir.

J'ai fini par l'obtenir, ma licence. On ne m'a pas volé mon diplôme : on a seulement essayé. Ce que le combat m'a pris, il me l'a pris ailleurs. Je n'ai pas vu grandir mes enfants.

Je n'ai pas fait ce combat pour ma génération. Je l'ai fait pour celle qui vient — et j'y ai laissé la mienne.

II. De l'homme

Nous affirmons que tout homme possède une dignité qui ne dépend ni de sa naissance, ni de sa richesse, ni de son origine, ni de sa religion, ni de sa condition.

L'homme ne naît ni bon ni mauvais. Il naît avec la capacité de devenir l'un ou l'autre — et c'est sa famille, son école, sa communauté et ses institutions qui le façonnent.

Nul ne vient de nulle part. L'homme n'est pas un individu isolé qui déciderait un jour d'entrer en société. Il est le fruit de deux êtres, élevé par des parents, formé par une communauté. Dans nos villages, l'éducation n'était pas la seule affaire du père et de la mère : elle était l'affaire de tous.

La première richesse d'une Nation, ce sont les femmes et les hommes qu'elle forme.

Et nous ajoutons ceci, qui est la mesure de toute doctrine : ce que nous devons à celui qui ne pourra jamais rien nous rendre. Nous lui devons notre affection, notre fraternité, notre solidarité. Une société qui ne doit rien à celui qui ne pourra jamais rien lui rendre n'est pas une société : c'est un marché.

III. De la dette

Nul ne naît quitte.

Chacun de nous hérite d'un capital qu'il n'a pas produit : une langue qu'il n'a pas inventée, une paix qu'il n'a pas conquise, une école qu'il n'a pas bâtie, une terre défrichée par des morts qu'il n'a jamais connus. Celui qui a réussi a marché sur une route qu'il n'a pas construite.

De cet héritage naît une obligation. C'est la dette.

Mais notre dette n'est pas celle des doctrines venues d'ailleurs. Elle ne se paie pas et ne s'éteint pas. On ne s'en acquitte pas par un impôt, on n'en est jamais quitte. Elle se transmet. Et elle se transmet améliorée.

Mais on n'améliore pas ce que l'on se borne à répéter. Recevoir n'est pas obéir : recevoir, c'est juger. Conserver ce qui est juste. Corriger ce qui est insuffisant. Abolir ce qui est injuste ou mauvais.

Cette dette a une mémoire plus longue que nous. Il y a plus de quatre mille ans, sur ce continent, des hommes liaient déjà la vérité, la justice et l'équilibre à la conduite de chacun et au devoir de celui qui gouverne. Au terme de la vie, on ne pesait pas un homme à sa puissance, mais son cœur contre une plume. De cet héritage, nous conservons la réciprocité, la protection du faible contre le puissant et la parole tenue.

Nous n'héritons pas la Côte d'Ivoire de nos parents : nous l'empruntons à nos enfants.

« La terre appartient à une vaste famille dont beaucoup sont morts, quelques-uns sont vivants, et dont d'innombrables membres ne sont pas encore nés. »

Une politique qui enrichit la génération présente en appauvrissant la suivante est illégitime, quel qu'en soit le bénéfice immédiat.

Je préfère que ma génération souffre, pour que demain soit meilleur pour nos enfants. Mais aucun avenir ne justifie d'abaisser les vivants sous le seuil de la dignité.

IV. Du mérite

Nous devons à la communauté. Mais la communauté nous doit ceci : que notre effort ne soit pas volé.

Le mérite n'est pas une faveur que l'on accorde. C'est un droit que l'on protège.

La corruption n'est pas un vice que l'on déplore : c'est un vol. Elle prend à celui qui a travaillé pour donner à celui qui a payé. Et son crime le plus grave n'est pas d'enrichir quelques-uns : c'est d'enseigner à toute une jeunesse que l'effort ne sert à rien, et que seul sert le réseau.

Un pays où l'on obtient par la relation ce qu'on devrait obtenir par le travail est un pays qui a renoncé à ses enfants pauvres.

Tout accès à un bien public — bourse, concours, marché, emploi, poste, titre — doit reposer sur un critère écrit, public et vérifiable.

Non par vertu. Par justice. Parce que c'est la seule manière de rendre à un enfant de pauvre le droit de compter sur son propre travail. Et parce que la richesse n'a de sens que lorsqu'elle améliore la condition humaine, toute politique économique doit avoir pour première finalité de permettre à chacun de vivre dignement du fruit de son travail.

V. De l'école

Aucune transformation durable ne commence ailleurs qu'à l'école. Aucune réforme économique, institutionnelle ou technologique ne produira d'effet durable si elle n'est pas précédée par la formation d'hommes et de femmes intègres, disciplinés, responsables et libres.

L'école ne transmet pas seulement des connaissances. Elle forme des citoyens. Elle développe l'intelligence et le caractère, le sens de l'effort et le respect de la loi, l'amour de la patrie et le goût du bien commun.

L'éducation est la plus stratégique de toutes les politiques publiques.

Dieu donne à chacun deux bras. Quand il n'en donne qu'un, c'est à la société de fournir le second. Égalité de dignité à la naissance. Équité des moyens pour la rendre effective.

La justice ne consiste donc pas à distribuer les mêmes biens à tous. Elle consiste à rendre chacun capable de choisir sa vie — et donc capable d'honorer, à son tour, ce qu'il doit aux siens. Car chez nous, un homme n'est pleinement homme que lorsqu'il peut tenir son rang auprès des siens. Un père qui ne peut nourrir ses enfants ne peut pas payer sa dette.

« Se développer, c'est multiplier ses possibilités de choix libérateurs. » — Joseph Ki-Zerbo

VI. De la Nation

La Nation n'est pas une organisation administrative. C'est une communauté de destin — l'héritage reçu des générations passées, et la responsabilité assumée envers celles qui viendront.

La blessure de la Côte d'Ivoire porte un nom : la division. La haine fondée sur l'origine, sur la région, sur la religion. Elle nous a coûté des morts. Elle nous empêche encore d'être une Nation.

Nous la refusons. Mais nous refusons aussi le remède que d'autres nous proposent — celui qui consisterait à effacer ce que nous sommes. Car l'unité nationale ne suppose pas l'uniformité.

Nos langues, nos traditions, nos peuples ne sont pas des survivances encombrantes : ce sont des civilisations, et la pluralité des civilisations fait la richesse de l'humanité. Un peuple à qui l'on parle dans sa langue est un peuple à qui l'on reconnaît le droit de compter.

La langue, oui. L'appartenance comme critère, jamais. On célèbre son ethnie. On ne distribue pas avec elle les postes, les marchés, les bourses et les terres.

Je ne demande à aucun Ivoirien de cesser d'être solidaire des siens. Je lui dis que les siens sont plus nombreux qu'il ne le croit. Nous n'abolissons pas la solidarité africaine. Nous en élargissons le cercle jusqu'à la Nation.

VII. De l'État

L'État existe pour trois choses, et pour trois choses seulement. Protéger. Tranquilliser. Développer. Toutes les fonctions particulières de l'État doivent être ordonnées à ces trois finalités.

Nous n'avons pas dit « sécuriser ». Nous avons dit « tranquilliser ». Un homme sécurisé est un homme surveillé. Un homme tranquille est un homme libre.

Dans nos villages, nos cases n'avaient pas de clés — parce qu'on ne volait pas. Ce n'est pas de la nostalgie : c'est une mesure. Une société où l'on ferme sa porte à triple tour est une société qui a échoué, quel que soit son taux de croissance.

Il ne détruit pas les libertés. Il n'emprisonne pas l'opinion. Il n'entre pas arbitrairement chez les gens. Il ne spolie pas. Il ne taxe pas sans fin. L'État n'est ni le maître des citoyens, ni leur adversaire. Il est au service du bien commun. Et le jour où il devient un instrument d'oppression, il cesse d'être un État : il devient une force d'occupation dans son propre pays.

Enfin, il existe des biens qui n'appartiennent pas à la génération qui gouverne. Le sous-sol, les mines, le pétrole, l'eau, la terre : ce sont les biens de ceux qui ne sont pas nés. La manière de les exploiter et d'en commercialiser les produits se discute. Le droit d'en aliéner irréversiblement la maîtrise collective, jamais.

VIII. De la justice et de l'État de droit

La justice est le fondement de la paix civile. Il n'existe ni liberté durable, ni prospérité durable sans État de droit.

Nul n'est au-dessus de la loi. Nul n'est davantage en dessous de la loi.

Le plus humble des citoyens doit pouvoir obtenir justice contre le plus puissant des gouvernants, lorsque le droit lui donne raison. La justice protège les faibles, encadre les puissants, et garantit la liberté de tous.

Que ferons-nous de ceux qui ont fait souffrir les nôtres ? Il n'y aura ni impunité, ni vengeance.

Pas d'impunité : un pardon accordé sans justice est une insulte faite aux victimes. On ne demande à personne de pardonner un crime que nul n'a seulement reconnu.

Pas de vengeance : car la vengeance, c'est la victime qui frappe ; la justice, c'est la cité qui juge à sa place. Toute la civilisation tient dans ce seul déplacement, et un peuple qui l'oublie retourne à la guerre.

Le pardon moral appartient à la victime — jamais à l'État. La cité juge. La victime choisit. La Nation guérit. La justice d'abord. Le pardon, si la victime le veut. La réconciliation, pour guérir. L'oubli, jamais.

IX. De la jeunesse

On me dit que la jeunesse ivoirienne se dévoie. On me parle de sa dépravation. Je réponds ceci.

Quand un jeune homme n'a plus que son corps à vendre pour manger, ce n'est pas lui qui est dépravé. C'est nous.

Ce jeune-là est l'enfant des dix pintades, trente ans plus tard. Il n'a ni l'idée, ni les moyens, ni le diplôme, ni la relation. On lui a tout pris — sauf son corps.

Un système qui ne laisse à sa jeunesse que son corps à monnayer n'est pas seulement immoral. C'est un système qui a échoué.

Nous ne voulons pas d'un pays où le corps d'un jeune est son dernier capital.

X. Du pouvoir et de la vertu

Le pouvoir n'est ni un privilège, ni une fin. C'est une charge.

Un responsable ne doit jamais oublier ceci : le poste qu'il occupe ne lui appartient pas. Il lui a été confié, temporairement, par un peuple qui attend de lui des résultats, non des privilèges. Celui qui l'oublie, celui qui confond le service et la jouissance, se trompe de combat.

Les fonctions politiques doivent être considérées comme un service rendu à la Nation, et non comme un privilège dont on jouit.

Nous voulons promouvoir une culture publique fondée sur l'intégrité, la vérité, la responsabilité, le mérite, la discipline et le respect de la parole donnée. La corruption, le mensonge, la tricherie et le favoritisme détruisent la confiance sans laquelle aucune Nation ne tient debout.

Je m'y soumettrai le premier. Car un chef qui exige de ses cadres une rigueur qu'il ne s'applique pas à lui-même n'a aucune autorité morale pour l'exiger.

Et je sais ce que vaut une promesse d'homme. La justice ne repose sur la vertu d'aucun homme, fût-il roi. Un peuple qui remet son sort au seul caractère de celui qui le gouverne devra tout recommencer avec le suivant.

Mais une doctrine ne se juge pas aux promesses de ceux qui la portent. Elle se juge aux règles qu'elle impose. Nous ne demandons pas qu'on nous croie sur parole. Nous demandons que les règles soient justes — et qu'aucun enfant, plus jamais, n'ait besoin de dix pintades.

Ce que nous ne sommes pas

Notre doctrine n'est pas une doctrine d'assistance. Nous ne promettons pas de distribuer aux pauvres ce que nous aurons pris aux riches, en laissant intact le système qui fabrique les uns et les autres.

Se borner à réparer un résultat injuste, c'est laisser intact ce qui l'a produit. Et redistribuer par un État capté, c'est nourrir la capture.

Nous ne nous contentons pas de corriger l'arrivée. Nous changeons le départ.

Notre doctrine n'est pas davantage une doctrine de la seule liberté. Celui qui dit à un enfant de pauvre qu'il est libre de réussir, sans lui donner l'école, la santé et la sécurité du droit, ne lui donne rien : il lui donne la responsabilité de son propre échec.

Enfin, notre doctrine ne prétend pas être une science. Elle est une exigence. Ce que nous croyons ne se démontre pas — mais chacun de nos moyens devra se prouver. Pas une politique de discours. Une politique de preuves.

La phrase

Une doctrine qu'un militant ne peut pas répéter à son voisin n'est pas une doctrine : c'est une dissertation. Voici la nôtre. Elle tient en une ligne, et elle contient tout ce qui précède.

« Nous devons tout à ceux qui nous ont précédés. Nous devons mieux à ceux qui ne sont pas nés. »

Tout — car nous n'avons rien produit de ce dont nous héritons : la langue, la paix, l'école, la terre défrichée par des morts que nous n'avons pas connus. C'est la dette.

Mieux — car il ne suffit pas de transmettre : il faut transmettre amélioré. Et l'on n'améliore un héritage qu'en protégeant l'effort de ceux qui le portent. C'est le mérite.

Les doctrines de la seule solidarité n'ont que la dette : elles oublient l'effort. Les doctrines de la seule liberté n'ont que le mérite : elles oublient le village. Nous avons les deux — et c'est là notre proposition propre.

Générations et Peuples Solidaires. Notre phrase n'est que notre nom, déployé.

Conclusion

Le développement d'une Nation ne résulte ni de la seule croissance, ni de la seule puissance de l'État. Il résulte de la formation de citoyens libres, intègres, responsables, travailleurs et solidaires.

Nous voulons une République où la liberté s'exerce sous la protection du droit ; où le travail permet à chacun de vivre dignement ; où la justice protège tous les citoyens sans considération de leur nom ; et où la solidarité unit durablement les générations et les peuples.

Générations. Et Peuples. Solidaires.

La Côte d'Ivoire deviendra une grande Nation le jour où chacun de ses fils et de ses filles tiendra pour le plus grand des honneurs de servir le bien commun. Et le jour où plus aucun enfant de Bouaké n'aura besoin de dix pintades pour obtenir ce qu'il a mérité.

Guillaume Kigbafori Soro — Président de Générations et Peuples Solidaires

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